Dans le monde des TI, on a une relation sacrée non pas avec la logique, mais avec la crédibilité.
C’est une vérité brutale, mais un certifié ou un MBA aura souvent plus de poids dans une salle de conférence que n’importe qui d’autre, même avec dix ans d’expérience concrète de plus. On bâtit des architectures, on analyse des données, on déploie des systèmes basés sur des faits immuables. On est des gens sérieux, nous. On se berce souvent de l’illusion que « la meilleure solution technique devrait gagner par elle-même ». On se dit que si le code est propre et que le ROI est évident, le reste n’est que du « blabla » de gestionnaire ou de la politique inutile.
Pourtant, après 16 ans à naviguer dans les coulisses des départements technologiques, j’ai dû composer avec une réalité parfois révoltante : avoir raison ne suffit pas. En fait, avoir raison n’est souvent que le ticket d’entrée. La vraie partie, celle où les budgets se décident et où les orientations se prennent, se joue sur un autre terrain : celui de la respectabilité corporative.
Tu as, toi aussi, probablement déjà vécu cette frustration : tu présentes une solution solide qui réglerait 80 % de la dette technique. Mais tu te fais tasser par une autre personne — souvent moins technique, mais armée d’un MBA, de certifications prestigieuses ou d’un jargon corporatif impeccable. Elle a su « vendre » une idée beaucoup moins efficace, mais beaucoup mieux emballée. Pourquoi ? Parce qu’elle a su projeter l’image de la crédibilité que la direction recherche, même si le fond est creux.
C’est là que le malaise s’installe. Quand j’accompagne des leaders en TI, la réaction est souvent viscérale : « Je ne suis pas un vendeur de tapis, je ne veux pas manipuler ou jouer à la politique pour obtenir ce que je veux. »
Mais est-ce vraiment de la manipulation ? Ou est-ce simplement l’exercice nécessaire de ton leadership pour ne pas laisser les « certifiés » décider de l’avenir de tes systèmes ?
Le spectre de la manipulation : Pourquoi on a peur
En TI, on a une horreur profonde du « marketing de soi ». On a tous en tête l’image du vendeur de chars usagés qui cache la rouille sous une peinture neuve pour conclure sa vente. On craint que si on commence à « packager » nos idées, on perde notre intégrité et notre respectabilité d’expert.
Pourtant, la ligne entre l’influence et la manipulation est très claire quand on regarde ce qui se passe « Backstage » :
La Manipulation : C’est un jeu à somme nulle. C’est utiliser les failles ou les émotions de l’autre pour atteindre un objectif personnel, souvent au détriment de l’autre.
Selon le Larousse, manipuler c’est : « Amener quelqu’un à tel ou tel comportement par des manœuvres cachées. » La clé est dans le mot caché. On avance masqué, on tait les risques, on embellit les chiffres pour forcer une décision qui nous arrange personnellement.
L’Influence : C’est l’art de présenter une idée de manière à ce qu’elle résonne avec les besoins de l’autre pour atteindre un objectif commun.
Selon le Larousse, influencer c’est : « Exercer sur quelqu’un ou sur quelque chose une action qui produit des changements. » Ici, on parle d’une action concrète et assumée pour produire un changement positif. On ne cache rien, on éclaire simplement la réalité sous un angle différent.
Si tu refuses d’influencer par peur de manipuler, tu commets une erreur stratégique : tu laisses tes projets et ton équipe à la merci de ceux qui maîtrisent les codes de la respectabilité, mais pas nécessairement la réalité du terrain. Mais surtout, tu resteras frustré en permanence.
Sors de ta tour d’ivoire technique
Influencer, pour un leader TI, c’est un travail de traduction. C’est comprendre que ton interlocuteur n’a pas ton cerveau technique, et que c’est ta job de faire le pont, pas le sien.
Moi aussi, je suis passée par là. Je me souviens de solutions simples et efficaces, pas forcément les plus complexes à mettre en place mais qui nous aurait acheté une paix d’esprit incroyable pour le support. Je me suis fait tasser par une solution « spaghetti » trop complexe et coûteuse, simplement parce que l’autre camp savait mieux parler le langage de la direction. J’avais la logique, ils avaient l’écoute des décideurs. J’ai appris à bâtir ma propre respectabilité.
Voici comment tu peux commencer à le faire dès demain :
Traduire le langage (L’art du pivot) : Le CFO ne veut pas comprendre l’aspect technique. Si tu lui parles de microservices, il entend « complexité et coûts ». Si tu lui parles de prévisibilité budgétaire et de réduction des risques financiers, il t’écoute. Influencer, c’est montrer que ta solution règle son problème de gestionnaire.
L’écoute active : Trouver le « frein » caché : On passe souvent trop de temps à préparer notre prochain argument technique. Mais l’influence commence par comprendre les freins réels : est-ce une peur du changement ? Un enjeu politique interne ? Un mauvais souvenir d’un projet similaire ? Si tu ne connais pas le frein, tu appuies sur l’accélérateur dans le vide.
Connecter la vision aux enjeux d’affaires : Tu ne demandes pas une mise à niveau pour le plaisir d’avoir le dernier build ; tu la demandes pour que l’entreprise puisse absorber la croissance prévue sans que le site ne plante le jour du Black Friday. C’est ça, donner de la respectabilité à la technique.
Le test des 3 questions (Ta boussole éthique)
Pour ne jamais glisser vers la manipulation, pose-toi ces trois questions avant ta prochaine réunion :
Mon intention est-elle honnête et transparente ? (Est-ce que je présente les risques aussi bien que les bénéfices ?)
Ma solution apporte-t-elle de la valeur aux autres ? (Est-ce que l’organisation en sort réellement gagnante ?)
Est-ce que je laisse à l’autre la liberté de dire non sans représailles ?
Si tu réponds « Oui » aux trois, respire : tu n’es pas un manipulateur. Tu es un leader qui utilise son influence pour faire bouger les choses.
En conclusion : Un muscle à entraîner
L’influence est une compétence qui se travaille. Plus tu seras à l’aise avec ces codes, moins tu auras l’impression de « jouer un rôle ». Tu ne deviendras pas un politicien de corridor. Tu deviendras simplement un leader capable de transformer des idées techniques brillantes en réalités d’affaires.
Parce qu’au bout du compte, la meilleure technologie du monde ne vaut absolument rien si elle reste coincée dans un PowerPoint parce que les « MBA » n’ont pas été convaincus. Ton influence est le moteur qui permet à ton expertise de voir le jour.
Mais pour pouvoir influencer pour vrai, il te faut bâtir ta propre réputation de leader respectable, et ça, on en parle dans un prochain article.
Et toi, quelle est ta plus grande barrière quand vient le temps de « vendre » une idée ? Est-ce la peur d’avoir l’air de faire de la politique face aux « certifiés » de ce monde ?
On en discute dans les commentaires.


