Le sais-tu, toi, ce qu'il se dit dans ton dos ?
Tout le monde le sait que le projet a six semaines de retard. Et tout le monde sait pourquoi : le fournisseur a raté une livraison, une décision qui aurait dû prendre en trois jours a “juste” traînée trois semaines sur le coin d’un bureau. Personne n’a rien dit. Pendant le statutaire, on dit juste “on met les bouchées doubles”, “on est dessus”.
Personne ne mentionne les vraies raisons. Ce silence est une rupture dans ta première ligne de défense.
Mais, il y aussi la deuxième ligne car personne, non plus, ne dit : “on le sait tous pourquoi c’est en retard, pourquoi on n’en parle pas ici ?” Cette question est taboue. On cache même le fait qu’on se protège.
Ça m’a pris plusieurs années à mettre le doigt dessus. Le vrai souci, c’est pas le sujet lui-même (quoique), mais un sercet de polichinelle que tout le monde connait mais a appris à ne plus considérer. Chris Argyris avait documenté ça dès 1980. Sa formule n’a pas pris une ride : les gens rendent les enjeux menaçants non discutables, puis ils rendent cette non-discutabilité elle-même non discutable. Relis cette phrase, elle le mérite.
Pendant ce temps, le tableau de bord du projet est vert. Le statut hebdo dit “on track avec ajustements mineurs”. En gestion de projet, ça porte un nom : un projet melon d’eau. Vert dehors, rouge dedans.
La vraie conversation, elle, ne se passera jamais dans des rencontres de suivi. Elle aura lieu dans le corridor après la réunion, en privé sur Slack, au café entre deux personnes qui pensent pareil depuis des semaines mais qui ne le diront jamais devant le groupe. Bref, dans un espace “safe place” où les gens se sentiront en sécurité. Les chercheurs appellent ça des open secrets. Tout le monde sait. Tout le monde sait que tout le monde sait. Et la réunion officielle continue comme si de rien n’était.
Le diagnostic
Tu connais ce genre de code. Un bloc try, un catch vide en dessous. L’erreur est attrapée, le programme ne plante pas, rien ne remonte à l’écran, et le bug continue de travailler tranquillement en dessous jusqu’au jour où il fait planter quelque chose de pas mal plus gros que lui.
Une équipe qui rend un sujet non discutable, c’est exactement ça. L’erreur existe. Elle est juste attrapée avant d’atteindre l’écran.
Argyris appelle ça une routine défensive. Quelqu’un se sent menacé dans sa compétence, alors il bascule en mode contrôle : j’ai raison, tu as tort, restons rationnels. L’autre devient un obstacle à contourner. Personne ne se pense malveillant là-dedans, en passant. Tout le monde pense juste se protéger. C’est ça qui rend l’affaire aussi dure à défaire.
Le résultat ? Les discussions les plus importantes migrent hors des salles de réunion, vers des conversations privées avec des gens choisis d’avance parce qu’ils vont être d’accord. En tout cas o;u ils ne se feront pas agressé pour avoir transgressé la sacro saint règle du silence. Ce qui se dit là ne remonte jamais aux personnes concernées. Jamais. Parce que, oui, le premier qui franchit la ligne se fera ramasser, avec soit un ton suffisant, soit un recadrage sec.
Une relecture récente du travail d’Argyris ajoute une couche pas mal plus inquiétante que le mécanisme lui-même. Protéger son ego en kick-off, passe encore, ça reste individuel. Mais plus tu montes dans l’organigramme, plus l’information qui se rend à toi a été filtrée, adoucie, “civilisée” en chemin. Le monde en dessous dépense une énergie folle à fabriquer des messages assez polis pour être entendus sans choquer personne. Chaque échelon ajoute sa couche de vernis. Rendu en haut, la personne qui aurait le pouvoir d’agir reçoit une version du réel tellement propre qu’il n’y a plus rien à corriger dedans. Et le pire ? C’est qu’en bas de la pyramide, ils s’étonneront que personne ne fait rien.
Et ça non plus, ça ne se discute pas.
Le miroir
Est-ce que tu as déjà été, toi, la raison pour laquelle un sujet est devenu non discutable dans ton équipe ? En fait, t’es tu déjà au moins posé la question?
Ça m’est arrivé. Quelqu’un est venu me voir avec un problème la veille d’une livraison, et ma première phrase n’a pas été “montre-moi”, ça a été “pourquoi tu me dis ça juste là ?”. Avec le ton que tu peux imaginer... La personne s’est excusée, a bredouillé quelque chose. Il aura fallu qu’on me le dise des mois plus tard pour que je comprenne ce que cette phrase-là avait installé : les mauvaises nouvelles, chez nous, on les gardait pour soi.
Repense à la dernière mauvaise nouvelle que tu as reçu. Pas au contenu, à ta réaction dans les trente secondes qui ont suivi. As tu vraiment écouté, ou as tu sorti l’artillerie habituelle : la personne a mal compris, le contexte a changé, toute façon c’était pas si grave.
Les gens n’ont pas besoin qu’on leur dise deux fois ce qui te met de mauvaise humeur. Une seule réaction ratée, et le sujet passe dans la colonne des affaires qu’on règle entre nous, jamais avec toi.
Dès lundi matin
La prochaine fois qu’une réunion tourne en rond sur le même sujet pour la troisième fois, arrête tout et nomme le pattern plutôt que le contenu. Pas “reparlons du retard”. Plutôt : “on dirait qu’on tourne autour de quelque chose depuis trois réunions sans jamais le nommer directement. Qu’est-ce qu’on évite de dire ici ?”
Cette question-là cherche la carte du non-dit, pas un coupable. Attends-toi à un silence vraiment inconfortable après. Et c’est normal, personne n’a l’habitude qu’on nomme la règle tacite à voix haute.
Si quelqu’un ose et nomme quelque chose, ta seule job à ce moment précis, c’est de ne pas te défendre ou de tenter de trouver l’explication, pas de “oui mais”.
Juste : “d’accord, je note, merci de l’avoir dit.”, éventuellement “est-ce que quelqu’on veut ajouter des détails sur ce sujet?”. L’idée, ici, est de construire une safe place, afin que toi, tu ais les infos pour aller escalader avec les bons arguments. Ce qui compte aujourd’hui, c’est que la prochaine personne qui a de quoi d’inconfortable à dire ose le faire. Je vais pas te cacher qu’il faudra aussi que tu en fasses quelque chose, de cette inforamtion. Sinon tu perdras encore plus ta crédibilité… Mais ce sera un autre article.
Quel est le sujet dont tout le monde parle sauf en réunion, dans ton équipe en ce moment ? Et depuis combien de temps fais-tu semblant de ne pas le savoir ?
Les catch vides finissent toujours par faire planter le système.
Chez Stratégies Backstage Hub, on entre dans la pièce pour poser les questions que personne n’ose poser. On met la carte du non-dit sur la table, on identifie les routines défensives qui bloquent tes livraisons et on force les arbitrages nécessaires.
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