Toxique ? Moi?
Le mot fourre-tout pour signaler toute chose qui ne convient pas....
On est (encore) en réunion dite “de crise”, la énième sur le même sujet. Ça s’éternise. Ça tourne en rond depuis vingt minutes sur le même point.
Puis quelqu’un lâche : “Ça devient toxique ici !”
Silence de deux secondes et demie. Tout le monde hoche la tête. Le chef de projet note vaguement quelque chose. La réunion continue comme si de rien n’était.
Personne ne pose la vraie question : qu’est-ce que tu entends par là ?
Parce que toi aussi, tu l’as entendu cent fois cette année. En 5 à 7, en entretien de départ, dans un post LinkedIn d’un ex-collègue qui vient d’”ouvrir un nouveau chapitre”. Toxique, c’est devenu le mot qu’on lance en kick-off, en rétro, en café improvisé, quand on n’a plus l’énergie d’expliquer. Le fourre-tout du malaise corporatif.
Officiellement, on prend ça au sérieux. Sondage d’engagement chaque trimestre, atelier culture animé par les RH, plan d’action avec des flèches, activité de team building et j’en passe. Sauf qu’en coulisses, personne dans la salle ne parle de la même chose.
Quand il entend le mot, le développeur pense à son boss qui micro-manage chaque commit, la chargée de projet pense au client qui change d’avis toutes les 2 minutes et lui fait refaire le plan pour la troisième fois cette semaine, le nouveau pense au processus d’approbation qui prend six semaines pour changer une virgule, un autre réentend la pique que son collègue lui a balancée en douce.
Des exemples pris au hasard dans une seule réunion. Un seul mot pour les nommer tous. Et il en existe encore d’autres variantes qu’on n’a même pas encore mentionnés.
Même les chercheurs n’arrivent pas à s’entendre. Une équipe du MIT a analysé plus d’un million de commentaires d’employés sur Glassdoor pour cerner ce qui rend une culture toxique, et le constat de départ est brutal. Aucun consensus. Des dizaines de signaux d’alerte qui se recoupent à peine d’une étude à l’autre.
Pendant qu’on n’arrive pas à s’entendre sur la définition, le mot continue de coûter cher. La même étude a établi que la culture toxique était le facteur qui prédisait le mieux les départs d’employés durant la Grande démission, loin devant la perception qu’ils avaient de leur salaire. Ton monde s’en va, ton recrutement patine, et personne au comité de direction ne peut te dire pourquoi. Tout le monde répète le même mot creux.
Le diagnostic
En TI, tu connais ce genre de bug. Un système qui plante et qui te lance juste erreur générale, sans traces, sans ligne, sans contexte. Ça te dit qu’il y a un problème, mais ça ne te dit rien sur où chercher.
“Toxique” fonctionne pareil. Une erreur générique collée sur au moins cinq comportements complètement différents : les politiques et processus qui étouffent, la culture d’ensemble qui tolère l’irrespect, le boss qui abuse de son pouvoir, les collègues qui se sabotent entre eux, les clients qui traitent ton équipe comme un service à volonté sans jamais dire merci.
Cinq causes possibles. Un seul mot pour les qualifier.
Le problème, ce n’est pas que la toxicité n’existe pas. Le problème, c’est qu’on refuse de descendre dans les logs. Tant que tu restes au niveau du message d’erreur générique, tu ne répares rien. Tu changes juste le nom du bug.
Le miroir
Voici la question que tout le monde évite en sortant de cette réunion.
Et si, dans une des cinq catégories, le bug c’était toi.
Pas ton boss. Pas le client. Pas le processus. Toi, dans la version de quelqu’un d’autre de cette même réunion, en train de raconter à son conjoint le soir même à quel point tu es difficile à endurer.
On y reviendra en détail plus loin dans cette série, avec les données qui montrent à quel point la perception de ce qui est “abusif” dépend brutalement de qui regarde. Pour l’instant, assieds-toi dans l’inconfort. Personne ne viendra te consoler pour ça, ça fait partie du deal.
Dès lundi matin
La prochaine fois que tu entends “c’est toxique ici” (ça marche aussi avec untel est toxique) dans une réunion, ne hoche pas la tête. Pose la question que personne ne pose.
“Toxique comment ? Qu'est-ce qui s'est passé concrètement ? C'est lié à un processus, une décision, ou un comportement précis ?”.
Parce que si on ne creuse pas, le mot "toxique" change de définition au gré des frustrations de chacun.
Tu vas voir des visages se figer. C’est normal. La plupart des gens n’ont jamais eu à préciser, parce que personne ne leur a jamais demandé. Ta question, aussi simple soit-elle, force un premier tri. Et le tri, c’est déjà la moitié du travail de réparation.
Note la réponse. Pas pour la balancer en réunion d’équipe la semaine suivante. Pour toi. Pour commencer à voir dans quelle catégorie tombe vraiment ce que tout le monde appelle, par paresse ou par peur, “toxique”.
Cette semaine, on ouvre la boite de Pandore. Les prochains textes de la série décortiquent chacune de ces causes, une par une, jusqu’à celle que personne ne veut lire en premier, celle où le toxique, c’est toi.
Qu’est-ce que, toi, tu appelles “toxique” dans ton équipe, au juste. Tu le sais vraiment, ou tu répètes juste le mot que tout le monde utilise ?

